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Lutte contre Boko Haram : Le temps d’une action collective

Soumis par Pr. Brusil METOU le sam, 01/31/2015 - 21:12

Résumé : Intensification de violences de Boko Haram au Nigeria et dans les pays voisins- internationalisation de la menace-thèse souverainiste du Nigeria définitivement écartée- pistes d’une action collective ouvertes à Addis- Abéba- force multinationale mise en place- Déploiement en cours- détails opérationnels de la force multinationale mixte définis du 5 au 7 février 2015 à Yaoundé- Saisine du conseil de sécurité envisagée- Problèmes de financement posés-

Le 24e sommet de l’Union Africaine a donné un coup d’accélérateur à la lutte contre Boko Haram. Si le thème du 24e  sommet de l'UA était : « Année de l'autonomisation de la femme et développement de l'Afrique pour la concrétisation de l'Agenda 2063 », les évènements sensibles et délicats qui se déroulaient sur le continent ont permis de recentrer les débats autour de la lutte contre le terrorisme, en particulier la lutte contre Boko Haram. Il s’agit d’une suite logique de la réunion de Niamey du 20 janvier 2015 au cours de laquelle la mobilisation contre le Boko Haram a pris un souffle régional.  La réunion du conseil des ministres, qui s’était ouverte le 26 janvier 2015, avait déjà laissé percevoir les couleurs. Au cours de cette réunion, la présidente de la Commission de l’Union africaine, Nkosazana Dlamini-Zuma s’est montré particulièrement offensive en soulignant qu’il est temps d’agir collectivement contre la secte dont les violences ne cessent d’endeuiller des familles entières et de causer d’énormes dégâts.  La présidente de la Commission de l’Union Africaine a insisté dans son discours d’ouverture sur la nécessité, pour le continent, de s’unir pour lutter contre cette menace. Pour Mme Zuma : « Nous sommes profondément horrifiés par la tragédie que Boko Haram continue d’infliger à nos populations. Kidnapper des jeunes filles dans les écoles, brûler des villages, terroriser des communautés entières et les tuer. Nous devrions tous déclarer cet état de fait comme inacceptable.» Tout en s’indignant de l’intensité des dégâts causés par Boko Haram, Mme Zuma a proposé des solutions et laisser entrevoir les pistes de combats. Elle souhaite une action commune, car le combat s'est étendu sur plusieurs territoires. « A l’origine, cela semblait être un groupe avec un impact purement local, maintenant, on le voit s’aventurer de plus en plus loin en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Et il est temps d’agir, d’agir collectivement contre cette menace de plus en plus importante. ». Sans oublier les gestes militaires ou politiques déjà effectués, la présidente de la Commission de l’UA veut faire bouger les lignes : « Bien sûr, j’ai vu que le gouvernement du Tchad [était] prêt à aider le Cameroun dans ce combat. Mais j’espère que les chefs d’Etat vont en discuter et voir ce qui devrait être fait. » En décidant d’une action collective pour la lutte contre Boko Haram, l’Union africaine écarte définitivement la thèse souverainiste du Nigeria (A) pour donner une nouvelle orientation à son exécutif (B), ce qui permettra de mettre en action la force multinationale en préparation depuis des mois (C), même si des problèmes de financements peuvent se poser (D)

A.La thèse souverainiste du Nigeria écartée

Dès le début des violences perpétrées par Boko Haram au Nigeria, le pays avait déployé des moyens pour parer aux menaces de la secte. Seulement, les dégâts causés par la secte ont gagné en intensité au fil des temps et ses actions ont commencé à dépasser les limites des frontières internationales du Nigeria. Au fur et à mesure que Boko Haram progressait, l’armée nigériane régressait. Elle s’est montrée à plusieurs reprises incapables de faire plier l’échine aux hommes d’Abubakar Schekau. Cette incapacité a été si manifeste que la communauté internationale a exprimé son désarroi face aux enlèvements spectaculaires, en particuliers l’enlèvement des lycéennes de Shibok.  Au Nigeria, la montée en puissance de Boko Haram, dont l’insurrection a fait plus de 13 000 morts depuis 2009, s’est encore manifestée le 25 janvier avec la prise de la localité de Monguno et une offensive sur Maiduguri, capitale régionale du nord-est, suscitant l’inquiétude chez les voisins. « Ce qui a commencé comme un gang criminel localisé se propage désormais en Afrique de l’Ouest et centrale. Nous devons agir maintenant et collectivement contre cette menace qui progresse », a lancé lundi la présidente de la Commission de l’UA, Nkosazana Dlamini-Zuma. « Ce n’est pas simplement une menace pour certains pays, c’est une menace pour le continent entier. C’est une menace mondiale qui droit être combattue mondialement, avec l’Afrique en tête », a-t-elle mis en garde. En effet, les ambitions de khalife qui trottent dans la tête du chef djihadiste Abubakar Shekau, ne semblent, en effet, ni connaître des limites ni respecter les frontières des Etats. Il est évident qu’en s’internationalisant, Boko Haram a internationalisé la lutte qui, dès le départ, était délaissée au Nigeria. Ainsi, si l’on pouvait à loisir affirmer sur le plan international qu’il revient au Nigeria de trouver des moyens pour lutter contre le terrorisme sur son territoire et assurer à la sécurité des personnes et des biens à l’intérieur de ses frontières, il est temps de lui signifier qu’il a l’obligation de ne pas laisser son territoire être utilisé à des fins dommageables pour d’autres États. Il s’agit d’une obligation primaire de l’Etat en droit international. Si le Nigeria ne parvient pas à endiguer le mal, il lui appartient aussi de recourir à l’aide internationale comme l’a fait le Mali en 2013. Dans ce cas, peu importe que l’on le traite d’État incapable ou d’État diminué, il s’agira de sa capacité à assumer ses obligations. La capacité nigériane à assurer la sécurité des personnes et des biens sur son propre territoire a été mise à rude épreuve ces dernières années. L’on peut se surprendre de penser que cet Etat, qui était intervenu majestueusement en Sierra Léone et qui demeure le géant économique de l’Afrique de l’ouest, n’est plus le géant militaire de cette région. Si l’internationalisation de la lutte contre Boko Haram est perçue comme une honte pour le Nigeria, c’est parce que la secte elle-même ne s’est plus contentée de rester cloîtrer à l’intérieur de ses frontières et qu’elle est devenue une menace régionale, voire universelle (du moins s’il est établi que Boko Haram a des liens avec l’état islamique ou DAESH). En ce sens d’ailleurs, des voix s’élèvent pour appeler à une action collective internationale dans la lutte contre Boko Haram. L’envoyée spéciale de l’ONU pour le Sahel a prévenu à juste titre que le Sahel est à son tour sous la menace des islamistes de Boko Haram, estimant que le Nigeria, berceau du mouvement, ne peut plus agir seul. "Il est temps de passer à l’action et de prendre conscience du danger que représente Boko Haram pour l’ensemble du continent africain", a expliqué à l'AFP Hiroute Guebre Sellassie, appelant le Nigeria à être "mieux disposé" vis-à-vis de la force militaire régionale créée fin 2014 par six pays de la région. Hiroute Guebre Sellassie a indiqué attendre du Sommet de l’UA que l’Afrique "s’approprie le problème" posé par Boko Haram, tout en jugeant nécessaire un soutien international, y compris financier, à la force régionale mise en place par des pays "dont le budget pour la sécurité n’est pas très élevé".  Le chef de l’Etat camerounais, recevant les vœux du corps diplomatique, le 8 janvier dernier à Yaoundé, en appelait à une plus grande mobilisation de la communauté internationale face à la secte islamiste : « A menace globale, riposte globale. Telle devrait être la réponse de la communauté internationale et notamment de l’Union africaine (UA) et de nos organisations régionales ».  En se saisissant de ce dossier, l’UA a donné une nouvelle orientation à sa politique.

B.Une Nouvelle orientation de l’exécutif de l’UA

Jusqu’à présent, l’exécutif de l’Union Africaine a évité les sujets politiques et de maintien de la paix et de la sécurité sur le continent pour s’intéresser davantage aux questions économiques et sociales. Mais, les faits l’ont rapidement rappelé à la réalité. L’Organisation continentale a toujours été critiquée pour son indolence face aux préoccupations majeures des populations du continent noir. Et cette critique est pertinente, puisqu’elle repose sur des faits. En effet, l’on a rarement vu cette organisation monter en première ligne pour entendre les cris de détresse des peuples africains, en rapport avec les problèmes de gouvernance, d’insécurité et de chômage de leur pays. Et quand elle feint de les entendre, c’est pour ensuite se contenter de déclarations brumeuses de principe. Cette attitude a contribué à la discréditer aux yeux de l’opinion publique africaine qui en est arrivée, à son sujet, à se poser la question suivante : A quoi sert l’UA, si elle ne peut pas apporter des réponses appropriées aux nombreux défis auxquels est confrontée l’Afrique ? Et cette question, on peut se la poser aujourd’hui, au regard des ravages du terrorisme djihadiste en général et de ceux de Boko Haram en particulier. Ce grief semble être enfin parvenu à l’UA, qui a décidé de réagir si l’on en croit sa première responsable, Nkosazana Dlamini-Zuma. c'est désormais une présidente de Commission déterminée enfin à lutter contre le terrorisme. « On ne doit pas voir le problème Boko Haram comme une seule menace pour le Nigeria et ses voisins. Si cette menace n’est pas jugulée, nous serons tous en danger », a-t-elle lancé.  Elle souhaitait explicitement que lors de leur sommet à Addis-Abeba, les chefs d’Etat africains s’emparent du dossier Boko Haram et demandent au Conseil de sécurité de l’ONU de faire deux choses importantes. Tout d'abord, qu’ils donnent mandat à une force d’intervention multinationale sur le terrain. Ensuite, qu’ils créent un fonds spécial pour financer cet effort de guerre. Au plan diplomatique, la prise de position de l’UA est de bon augure pour un plaidoyer auprès du Conseil de sécurité de l’Onu. L’instance planétaire étant susceptible d’apporter une caution diplomatique et des moyens adéquats à l’embryon de coalition qui a vu jour, avec l’arrivée sur le front de troupes tchadiennes. Les demandes de la présidente de la commission de l’UA ont été entendues, l’UA s’est engagée en faveur de la création d’une force multinationale contre Boko Haram.

C.La force multinationale régionale en action

Le 24e sommet de l’UA a permis de voir la force multinationale de lutte contre Boko Haram prendre corps. Le conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine s'est fermement engagé en faveur de la création d'une force multinationale contre Boko Haram. Les dirigeants africains ont aussi plaidé pour le vote d'une résolution à l'ONU et la mise en place d'un fonds dédié. En effet, Dlamini-Zuma a souhaité la mise en place d'une force d'intervention multinationale et la création d'un fonds spécial pour lutter contre Boko Haram. En gestation depuis des mois, le projet n'avançait guère, faute de volonté d'Abuja. L’Union soutient désormais la mise en place d’une force multinationale de 7 500 hommes, et s'est fixée un objectif ambitieux : convaincre les Nations unies de financer son offensive militaire. Le mois prochain, c’est-à-dire en février, l’Union africaine va donc saisir officiellement le Conseil de sécurité des Nations unies, pour lui demander d’apporter, à travers un fonds dédié, un trust fund, une aide logistique et financière à la force multinationale africaine de quelque 7 500 hommes, qui sera appelée, selon la présidente de la Commission de l'Union africaine, Nkosazana Dlamini-Zuma, à combattre Boko Haram.

Ainsi, l’Union soutient l’initiative de la commission du bassin du lac Tchad, c’est-à-dire l’idée d’une force multinationale mixte comprenant le Nigeria, le Tchad, le Cameroun, le Niger et le Bénin. C’est ce qu’ont décidé la quinzaine de chefs d’Etat réunis au sein du Conseil paix et sécurité, une décision qui devrait ensuite être avalisée par l’Assemblée des chefs d’Etat et de gouvernement ces vendredi et samedi. Le Nigeria et ses voisins ont en effet réussi à se mettre d’accord sur une position commune, après des mois de défiance et d’incompréhension. Déjà, le président tchadien Idriss Déby avait décidé, il y a quelques semaines, d'envoyer des troupes au Cameroun pour soutenir l'armée camerounaise qui fait face à des attaques de la secte. « Ne demander pas à chaque fois à l’ONU ou à la France ou à un autre pays européens de résoudre les problèmes en Afrique. L’Afrique a des capacités, des moyens, des hommes, il suffit simplement d’avoir la volonté, fait-il valoir. C’est à cela que nous devrions réfléchir en tant que dirigeants Africains : mettre en commun l’ensemble de nos moyens et faire face à ce défi colossal, important, sécuritaire, humanitaire. » Les récentes attaques de Boko Haram au Nigéria, au cours de laquelle près de 2000 personnes avaient perdue la vie selon les médias nigérians ont poussé Yayi Boni, le président du Benin, à sortir de ses gongs. Au lendemain de cette catastrophe condamnée par la communauté internationale, la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC) et par les Nations Unis, le président béninois a déclaré la guerre contre cette secte terroriste aujourd’hui redoutée dans le monde. Les 700 soldats  béninois formés et équipés  rejoindront bientôt les troupes camerounaises et tchadiennes déjà au front. «Mon pays s'est engagé à envoyer des troupes aux côtés des pays voisins et demande à la Communauté internationale de se coaliser pour éradiquer les activités illicites transfrontalières de groupes terroristes dans la sous-région ouest-africaine, notamment dans la bande transsaharienne avec l'activisme de la secte Boko Haram», avait-il  déclaré le vendredi 24 janvier 2015 dernier pendant la cérémonie de présentation des vœux au corps diplomatiques. Selon le président béninois, «la guerre contre Boko Haram est une situation préoccupante qui interpelle aujourd’hui toute la communauté internationale dans la lutte contre le terrorisme», a-t-il laissé entendre.  Parlant de la situation sécuritaire en Afrique, le président béninois a souligné le fait que l'Afrique demeure toujours confrontée à des conflits récurrents, qui empêchent une concentration des efforts sur la mise en œuvre des politiques de développement adoptées par les Etats membres de l’Union Africaine. Il a déploré en passant, la situation sécuritaire en Libye, à l'Est de la République Démocratique du Congo, en République Centrafricaine, au Soudan et  en Somalie.

D.Problèmes de financement à l’horizon

Les Nations unies financent cependant déjà l’opération africaine en Somalie, et celle au Darfour (Soudan). Et alors que l’ONU envisage de réduire l’effectif et le nombre de ses opérations de maintien de la paix, va-t-elle accepter de fournir des fonds pour soutenir une force dont elle ne maîtrise pas les contours ? Comme l’expliquait le ministre nigérian des Affaires étrangères, Aminu Bashir Wali, à la sortie de la réunion du Conseil paix et sécurité, il va falloir rassurer les éventuels bailleurs de fonds : « Les pays de la Commission du bassin du lac Tchad se sont mis d’accord sur un nouveau mécanisme appelé la force internationale conjointe. (...) Ce n’est pas que l’armée nigériane ne se bat pas. Elle le fait. Mais combattre dans le cadre d’une guerre conventionnelle, c’est une chose. La guérilla, la lutte contre le terrorisme, c’est autre chose. Les forces armées conventionnelles ne sont pas particulièrement adaptées pour faire face à ce type de conflit. (...) Mais l’armée nigériane est capable de faire face et de vaincre Boko Haram. » L’Union africaine veut se donner le temps de bien définir les règles d’engagement de sa force anti-Boko Haram. Des règles qui se veulent les plus strictes possible, afin d’épargner les victimes civiles et ne pas commettre les mêmes bavures meurtrières que l’armée nigériane. « Qu’allons-nous faire des civils ? Quelles sont les règles d’engagement ? Il y a des tas de questions assez détaillées auxquelles s’intéressent les personnels des Nations unies et auxquelles il faut faire face à travers un texte qui doit être minutieusement étudié », explique le ministre des Affaires étrangères du Niger Mohamed Bazoum.

Des experts africains se réuniront à Yaoundé, du 5 au 7 février prochain, pour définir les détails opérationnels de la force internationale mixte. Ce n’est donc qu’après cette rencontre que l’Union africaine saisira formellement le conseil de sécurité, avec l’espoir que les Occidentaux, une fois rassurés sur le mode d’action de la force, mettront la main à la poche pour alimenter le fonds. Avant de quitter les lieux, le président tchadien, qui a déjà envoyé des troupes pour sécuriser le nord du Cameroun, s'est brièvement exprimé devant la presse. "Ne demandons pas à l'ONU, à la France ou à un autre pays européens d'intervenir chaque fois que nous avons un problème en Afrique. L'Afrique a des moyens, des capacités et des hommes. Il suffit d'avoir la volonté. […]. C'est un drame qui se déroule sous nos yeux et ceux de la communauté internationale. Nous ne pouvons pas attendre que telle résolution soit prise ou que telle autorisation soit donnée. Il appartient à tous ceux sont de bonne volonté de nous appuyer dans notre action."

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La régionalisation de la lutte contre Boko Haram à Niamey (Pr. Metou Brusil Miranda)

Vers un sommet de l'UA consacré à la lutte contre le terrorisme et l'extrémisme (Pr. Metou Brusil Miranda)