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Le Mécanisme d'enquête attribue des attaques chimiques au régime syrien

Portrait de Pr. Philippe WECKEL
Soumis par Pr. Philippe WECKEL le dim, 09/11/2016 - 02:04

Le mécanisme conjoint OIAC/ONU d’investigation et d’attribution établi par la Résolution 2235(2015) a rendu le 24 août 2016 son troisième rapport qui est accablant pour les forces du régime syrien. En effet, il établit, au-delà de tout doute raisonnable, l’attribution à des hélicoptères syriens de deux attaques à l’arme chimique contre la population civile. L’absence de suite immédiate au Conseil de sécurité - la discussion du rapport entre les membres du conseil n’étant pas même mentionnée officiellement - conforte le constat d’impuissance générale face à la Russie qui défend à tout prix son allié syrien.

Troisième rapport du Mécanisme d’enquête conjoint de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques et de l’Organisation des Nations Unies 

Bien sûr la France poursuit ses consultations en vue d’amener les membres du Conseil à tirer les conséquences de ces crimes, si même on doute qu’un résultat tangible puisse sortir de la discussion. Bien sûr, les  experts du Mécanisme vont poursuivre leurs investigations qui n’ont porté jusqu’à présent que sur la période de 2014-2015, alors que de nouvelles allégations d’emploi d’armes chimiques ont été formulées. Bien sûr, on devrait pouvoir se réjouir du nouvel  accord de cessez-le-feu auxquels les Etats-Unis et la Russie sont parvenus cette semaine. Tout de même quel chemin à reculons a parcouru l’Exécutif américain depuis que le Président Obama a renoncé à défendre la ligne rouge de l’utilisation de l’arme chimique dans le conflit syrien ! La retenue est manifeste dans le propos tenu par la porte-parole du Département d’Etat le 25 août :

QUESTION: Yeah. I’m Julian Borger from The Guardian. In the wake of the chemical weapons report yesterday, what does the U.S. want to get out of the UN Security Council meeting next Tuesday in terms of outcomes, in terms of enforcing the Chemical Weapons Convention?

MS TRUDEAU: Okay. Well, we would never preview our actions within the Security Council. What I would say is that the Administration will continue to pursue all appropriate legal and diplomatic options to hold accountable any individuals, entities, groups or governments responsible for the use of chemical weapons in Syria.

Elizabeth Trudeau, Director, Press Office

Daily Press Briefing, Washington, DC, August 25, 2016

Néanmoins on constate que les trois personnalités qui dirigent le mécanisme devraient rendre très rapidement un quatrième rapport (mi-septembre) dont le contenu est déjà annoncé :  il devrait se prononcer sur trois autres cas mettant en cause l’armée syrienne.

Un News Center -  INTERVIEW: The Syrian forces and ISIL used toxic chemicals as weapons – report, 30/08/2016

Madame Virginia Gamba qui est à la tête de ce college explique que les conclusions sur les cas de Kafr Zita (14 avril 2014), Qmenas (16 mars 2015) et Binnish (24 mars 2015), ont été reportées de quelques semaines dans l’attente de certains résultats d’analyse. En ajoutant les deux cas sur lesquels les experts se sont déjà prononcés, Talmenes le 21 avril 2014 et Sarmin le 16 mars 2015, le rapport final qui sera rendu le 23 septembre au plus tard devrait contenir cinq mises en cause de l’armée syrienne pour cette première période de 2014 et 2015.

Le procédé commun utilisé dans les 5 cas pour disperser l’agent chimique permet d’attribuer ces attaques à l’armée syrienne avec une pleine certitude. On a utilisé des bonbonnes de 125 litres de chlorine issues de l’industrie chimique. La charge explosive était simplement destinée à fissurer ces bouteilles pour permettre la diffusion du gaz. L’explosion a donc été suffisamment faible pour laisser de gros débris. Les experts estiment, au vu des restes, que les éléments explosifs et chimiques étaient réunis dans une bombe baril devant peser près de 4oo kg. Ces constatations excluent la projection par des moyens terrestres. Les barils en question ont donc été largués par des hélicoptères ;  ce qui corrobore les témoignages faisant état de la présence d’aéronefs sur les lieux d’explosion.  Les forces gouvernementales contrôlaient l’espace aérien et les autorités syriennes refusent de livrer des informations sur l’activité des hélicoptères de l’armée syrienne. Ils n’apportent aucun élément pouvant accréditer la thèse d’une utilisation inédite d’engins de ce type par l’opposition syrienne, peu vraisemblable en raison des moyens antiaériens modernes dont disposent les forces gouvernementales. Du côté russe et syrien on tente d’alimenter le doute en multipliant les hypothèses invraisemblables qu’aucun indice ne vient soutenir. La Russie estime que les experts internationaux ne fournissent aucune preuve directe de l’attribution de ces attaques à l’armée syrienne. Or, en l’absence de tout élément susceptible de les affaiblir, les preuves rassemblées par le Mécanisme sont suffisamment conclusives pour désigner l’armée gouvernementale en respectant le standard de l’absence de doute raisonnable.

A ce stade les experts commencent seulement à désigner ouvertement les forces gouvernementales syriennes et la persistance des allégations d’emploi d’armes chimiques alimentera quelques temps encore  la controverse entre la Russie et les Occidentaux. Personne évidemment n’est dupe et chacun est conscient que le rapport du 24 août accable le régime syrien. Ces postures diplomatiques sont calamiteuses. Après l’expérience terrible de la Première guerre mondiale, l’humanité a été épargnée par la répulsion générale qu’inspirent les armes chimiques. Il est choquant de voir les Puissances incapables de joindre leurs forces pour faire cesser à tout prix et immédiatement l’emploi de ces armes de terreur.  La crise syrienne ouvre ainsi la voie à la banalisation de l’emploi des armes chimiques. La moitié de la chimie mondiale met en œuvre du  chlore dont il se produit 44 millions de tonnes par an. Potentiellement ceux qui sont capables de bien maîtriser les explosifs artisanaux sont aussi en mesure d’acquérir le savoir-faire nécessaire à la fabrication et au maniement des armes chimiques.  L’accès au chlore est aussi incontrôlable que l’acquisition des engrais (ammonitrate). Le rapport du 24 août 2016 attribue l’un des cas analysés à Daech. Cette fois il s’agit d’un gaz de guerre, l’hypérite ou gaz moutarde, et non pas d’un produit chimique ordinaire.  Le spectre du recours aux armes chimiques par des entités terroristes prend donc corps. La Syrie est bien l’incubateur du chaos mondial. Les Etats-Unis et la Russie, en montrant leur absence d’autorité dans le conflit syrien, prennent une très lourde responsabilité.

 

Pr. Philippe WECKEL

 

Déclaration du Ministre français des affaires étrangères - Syrie - Rapport du mécanisme d’enquête et d’attribution sur l’emploi d’armes chimiques (25 août 2016)

 

Sentinelle, "Armes chimiques en Syrie, La ligne rouge en question"  Bulletin numéro 347 du 05/05/2013Pr. Philippe WECKEL 

Sentinelle, "Syrie et armes chimiques, la doctrine de la ligne rouge" Bulletin numéro 314 du 09/09/2012Pr. Philippe WECKEL 

Sentinelle, "Armes chimiques en Syrie et action du Conseil de sécurité : Les précédents pertinents", Bulletin numéro 351 du 09/06/2013Pr. Philippe WECKEL 

Sentinelle, "Syrie : le Conseil de sécurité adopte une résolution forte, contraignante et exécutoire" , Bulletin numéro 359 du 29/09/2013Pr. Philippe WECKEL 

Sentinelle, "Syrie, le plan d’action russo-américain pour le démantèlement de l’arsenal d’armes chimiques de la Syrie", Bulletin numéro 357 du 15/09/2013Pr. Philippe WECKEL 

Sentinelle, "Armes chimiques en Syrie : la question des preuves ", Bulletin 349 du 26/05/2013Pr. Philippe WECKEL 

Sentinelle, "Résolution 2209 (2015) : Le Conseil de sécurité condamne l’utilisation du chlore comme arme chimique en Syrie", Bulletin n°425 du 08/03/2015Pr. Philippe WECKEL

Sentinelle, Bulletin 430 du 19.904.2015, "Armes chimiques en Syrie, la question critique de l’attribution des faits après de nouvelles attaques au chlore", Pr. Philippe WECKEL

Sentinelle, "Timide avancée dans le processus de règlement de la crise syrienne", Bulletin 443 du 06.09.2015Pr. Philippe WECKEL