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La mutation de la crise nucléaire de Corée-du-Nord

Portrait de Pr. Philippe WECKEL
Soumis par Pr. Philippe WECKEL le sam, 09/09/2017 - 19:26

La crise nucléaire qui oppose la Corée-du-Nord (RPDC) à la communauté internationale a connu deux épisodes critiques au cours de l'été 2017 qui marquent de spectaculaires progrès technologiques. Au mois de juillet (le 4 et le 28 juillet) l'Etat en question a tiré avec succès deux missiles intercontinentaux Hwasong équipés d'un nouveau moteur. En Août des missiles à courte portée ont été tirés en Mer du Japon. Il reste à évaluer les capacités de ces missiles intercontinentaux sur une trajectoire parabolique et la maîtrise de la technologie du bouclier thermique permettant la rentrée en atmosphère. En effet le lancement du 4 juillet a  été effectué à la verticale, sur une trajectoire en cloche. La Corée-du-Nord dispose ainsi d'une capacité, encore théorique, de délivrer une bombe nucléaire à plus de 10 000 km de distance de son territoire. La Côte Est des Etats-Unis se trouve donc sous la menace, non plus virtuelle, mais réelle, du feu nucléaire dont dispose un régime belliciste réputé incontrôlable.

Le second épisode critique de l'été marque aussi un tournant dans la crise.  La RPDC a déclaré avoir procédé le 3 septembre avec succès à l'essai d'une bombe thermonucléaire ou bombe à hydrogène. La bombe "H" est caractérisée par une double explosion (fusion-fission) nucléaire qui en augmente considérablement la puissance par rapport à la bombe A. On note que cette affirmation nordcoréenne n'est pas vérifiée : plus d'une centaine d'observatoires relevant du réseau de surveillance mis en place par l'OTICE (CTBTO)  ont simplement observé une activité sismique inhabituelle dans la province du Hamgyeong du Nord où se trouve le site des essais nucléaires (Punggye-ri). Cette sixième expérimentation souterraine aurait développé une puissance de 50 kilotonnes, soit cinq fois plus que la bombe d'Hiroshima. Le premier essai avait été évalué à 1 kilotonne, celui du 9 septembre 2016 à 10. On mesure bien l'évolution accélérée du programme nucléaire coréen. La radioactivité dans la zone est compatible avec les affirmations du régime de Pyongyang. Quoiqu'il en soit de la nature de la bombe, A ou H,  le dictateur Kim Jong-Un disposera vraisemblablement dans un an d'un missile balistique à longue portée doté d'une d'une tête nucléaire opérationnel...

L'été 2017 aura ainsi marqué un changement de paradigme dans la crise de Corée-du-Nord. La Communauté internationale fait face désormais à une crise de la sécurité internationale atteignant le plus haut degré de gravité, à un risque majeur de conflit armé et une atteinte sans précédent à la non-prolifération nucléaire. La RPDC est l'Etat singulier ayant prétendument dénoncé le TNP, développant avec succès un programme nucléaire militaire officiel, faisant l'objet du régime de sanctions internationales le plus lourd depuis la création de l'ONU et qui menace ouvertement d'autres Etats du feu nucléaire. En somme, il s'agit d'une "méga"-crise. S'il existait une échelle des menaces à la paix et à la sécurité internationales, le dernier niveau serait pratiquement atteint. Toutefois, n'en déplaise aux Cassandre, l'Apocalypse n'est pas annoncé. Et le grand désordre international actuel ne paralyse pas les capacités diplomatiques des Etats les plus influents. Ainsi la résolution 2371 (2017) a été adoptée le 5 août au Conseil de sécurité à l'unanimité de ses membres. Cette célérité est remarquable si l'on considère qu'il aura fallu précédemment six mois pour que les Etats-Unis et la Chine parviennent à un projet commun de résolution et que le nouvel instrument aggrave notablement le régime des sanctions établi par la Résolution 2321 (2016).

On ne doute pas qu'un mouvement de nouvelles sanctions frappera le régime nordcoréen au cours de ce mois de septemble, même si la situation des négociations semble sensiblement compliquée. Le gouvernement américain est déterminé à faire passer rapidement son projet de résolution. Le Conseil de sécurité devrait se réunir à cet effet le lundi 11 septembre. Dans le même temps le Président Poutine répète à l'envie que de nouvelles mesures ne feraient pas ployer le régime. Si l'on se réfère au précédent iranien, on entrevoit le risque qu'un point limite soit maintenant atteint à partir duquel l'unanimité au sein du Conseil et l'accord entre les membres permanents voleraient en éclats. Les futurs trains de mesures restrictives, faute d'accord au sein du Conseil, prendraient alors la forme de sanctions autonomes prises proprio motu par l'Union européenne, d'autres Etats du G7, etc. Face à ce risque, le Secrétaire général a tenu à souligner le caractère crucial de l'unanimité dans la gestion de la crise coréenne et l'activité diplomatique que l'on constate cette fin de semaine a évidemment pour objet de chercher la voie de l'unité.

Certes, on n'évitera sans-doute pas l'adoption de sanctions autonomes. Néanmoins, la Chine et la Russie ne seraient pas gênées par des mesures européennes comme celle d'interdire l'accès des ports européens aux navires nordcoréens ou les permis de travail des ressortissants du pays ciblé (mesures ayant une portée strictement territoriale). Par contre figurent dans le projet de résolution américain des mesures auxquelles la Russie et la Chine seraient opposées par principe. Sans-doute pourraient-elles accepter une interdiction de l'exportation des textiles qui contribuerait à assécher les sources de devises étrangères dont le régime a besoin pour poursuivre ses ambitions nucléaires. Par contre la mesure phare du projet américain, l'interdiction d'importation des produits pétroliers, de Chine essentiellement, ne serait pas justifiée par la volonté d'empêcher ou d'entraver la réalisation du programme nucléaire. La mesure serait destinée à infliger un dommage et donc à faire pression sur la Corée-du-Nord. Or, dans la gestion de la crise iranienne, le passage à des sanctions afflictives sans rapport direct avec les activités interdites par le Conseil de sécurité avait provoqué la rupture de l'unité entre les membres permanents. Par ailleurs on imagine sans peine la réticence de la Chine et de la Russie à une interdiction de voyager et un blocage des comptes visant le chef de l'Etat nordcoréen, également envisagée par le gouvernement de Washington. 

La question de l'efficacité des sanctions est à nouveau soulevée. On ne peut pas douter de la rigueur du dispositif établi par le Conseil de sécurité. Ainsi la Résolution du 5 août supprime le mécanisme des quotas pour établir une interdiction générale des exportations de charbon, de minerais et de métaux. Le pays est donc étouffé par les sanctions croissantes qui l'étranglent davantage, comme un collet, après chacune des provocations du régime. Pourtant ce dernier semble tenir indéfiniment. Là encore l'expérience de la crise iranienne est utile : l'efficacité des sanctions est apparue, lorsqu'il a été possible de les lier à un processus de règlement politique. Or un compte à rebours est enclenché, puisque la Corée-du-Nord devrait disposer dans un délai rapproché d'armes nucléaires opérationnelles. Paradoxalement la gravité de la situation actuelle et un horizon menaçant pourraient ainsi favoriser la recherche d'une issue politique, si une oreille attentive était prêtée à la Chine. Il reste que les divergences entre les cinq sont notables. Si la Chine et la Russie ont harmonisé leur position, la doctrine chinoise du double gel et l'opposition au bouclier antimissiles paraissent trop déséquilibrées en l'état pour rallier les Occidentaux. (un gel des expérimentations nordcoréennes n'atténuerait pas la menace à ce stade avancé du développement du programme nucléaire).

SENTINELLE, Bulletin 496 du 04.12.2016, "Résolution 2321 (2016) sur la Corée-du-Nord : A ce jour le plus dur régime de sanctions du Chapitre VII", Philippe WECKEL

Résolution 2371 du 5 août 2017, Non-prolifération : République populaire démocratique de Corée, texte

Procès-verbal : S/PV.8019

Communiqué : CS/12945